From Rags to Riches

L’industrie textile, grande consommatrice de matières premières, produisant 80 milliards de pièces chaque année est aussi une championne du gaspillage.
Au delà des tonnes de vêtements que nous destinons à plus ou moins court terme à la poubelle (12 Kilos jetés par an et par personne en France), les fabricants se débarrassent de quantités phénoménales de chutes et de métrages intacts, qui terminent la plupart du temps incinérés. (15% de la matière textile utilisée pour la production est jetée)
Interpellée par ces aberrations, la créatrice Stacey Cotter Manière a eu envie de proposer un vestiaire élégant et totalement mixte, composé de vêtements inspirés de l’utilitaire, conçus exclusivement avec les chutes provenant des meilleurs façonniers pour hommes.
(Re)vision Society propose une approche créative de valorisation ultra exigeante et très haut de gamme, ou chaque pièce fait l’objet d’une fabrication main emplie de détails sobres et raffinés. Interview.

The Artisans : Comment est née cette envie de s’impliquer pleinement dans un projet dont l’essence serait la revalorisation de textiles de seconde main et le développement de produits haut de gamme issus du recyclage ?

Stacey Cotter-Manière : Le déclic a eu lieu en Inde, il y a quelques années, lorsque j’ai vu des animaux se nourrir de déchets en plastique dans la rue. Une vision affreuse dont je vous passerai les détails sordides.

Nous sommes une espèce qui gaspille énormément. On ne se rend pas compte. Ici, on cache les déchets donc on ne s’aperçoit pas de tout ce qu’on jette mais c’est abominable. Et on ne sait pas quoi en faire non plus.

J’ai voulu apporter ma pierre à l’édifice, en toute humilité et j’ai crée (Re)vision Society où chaque aspect de la production est pensé pour jeter le moins possible.

 

T.A. : Comment intégrez vous ces problématiques dans la conception de vos créations ?

S.C.M. : Chaque étape a est mille fois réfléchie.  Il est vrai que parfois il n’y a pas de solution parfaite, mais j’essaye d’explorer toutes les pistes et de trouver la meilleure à chaque fois. Mon obsession est de sauver les fins de rouleaux et les off-cuts de l’industrie textile. Je le vis vraiment comme un sauvetage. Quand on voit la qualité des tissus qui sont jetés on en a mal au cœur. J’ai vu d’énormes chutes et des fins de rouleaux de cachemires une fois… Au début je voulais vraiment que l’on voit que ces pièces avaient été créées avec de la récup pour qu’on se rende compte de ce que l’industrie jetait.

 

T.A. : Comment choisissez vous les matériaux utilisés et comment les transformez vous?

S.C.M. : j’écume les friperies militaires, et les manufactures textiles à la recherche des pièces à recycler. Les productions sont façonnées à la main en petites quantités dans un atelier à Londres, le sac crée en collaboration avec Nigel Cabourn a été lui fabriqué à Birmingham. Chaque pièce est unique car nous respectons les spécificités des matériaux : leurs petites différences de coloris, ou leurs défauts de tramages qui leur donnent un aspect d’autant pus artisanal et unique. Sur mon sac par exemple, une des lanières en cuir a un coté plus brun que l’autre. Cela n’aurait pas passé le test de qualité dans une grande maison où l’on part du principe que tous les modèles doivent être identiques, uniformes, ce qui les prive de vie.

 

T.A. : Justement parlons de la vie de ces créations. Vous les concevez afin qu’elles continuent de vieillir et de se patiner en beauté, qu’elles accompagnent l’acquéreur toute une vie en remplissant des usages multiples. Comment procédez vous?

S.C.M. : Pour créer le sac* pour lequel nous avons collaboré, Nigel Cabourn et moi même, nous nous sommes inspirés d’un sac qui avait près de 100 ans et qui était encore en parfaite condition. Nous avons réfléchi à pas mal d’aspects pour faire en sorte qu’il puisse remplir plusieurs fonctions. Il se porte comme un cabas, comme un sac à dos.  Idem pour la veste que j’ai créée. Elle est en toile de l’armée française de la deuxième guerre mondiale, en se boutonnant à un pantalon elle devient une combinaison pilote. En se boutonnant à une autre pièce de tissu, elle devient une veste trois quart ou encore un manteau long. Tout est possible.

 

T.A. : En vous affranchissant des courants de mode et en privilégiant la qualité de la conception, la versatilité et l’intemporalité dans vos créations, vous créez des produits durables, mais ne vous privez vous pas ainsi d’un moteur de croissance pour votre marque?

S.C.M. : C’est une bonne question. La question du modèle économique que je mets en place avec cette marque est une question que je me pose en permanence. En ce moment beaucoup de gens s’interrogent sur le système d’économie circulaire, qui permet une maximisation des ressources disponibles. C’est un système ou le cycle de vie du produit est allongé au maximum, grâce à sa durabilité. Lorsqu’il devient inutilisable, ce produit et recyclé et retourne dans un cycle de production, pour un autre usage, jusqu’à épuisement.

Par exemple, le recyclage du polyester est une bonne chose, il évite d’en produire de nouveau et prolonge sa vie. Cependant, les textiles de polyester relâchent dans l’eau lors des lavages des microfibres polluantes et on n’a pour le moment pas trouvé de solution à grande échelle à ce problème.

Ce qui est important pour moi, à mon niveau personnel, c’est d’explorer de nouvelles façons de créer de la valeur, au delà de l’usage physique des produits que nous créons.

Nous devons trouver une réponse au niveau sociétal à notre besoin d’équilibrer le fait de faire ce que nous estimons juste et celui de réaliser un profit suffisant pour en vivre. Plus nous serons à nous poser ces questions et à travailler sur ces nouvelles idées, plus vite nous trouverons des solutions.

*Le sac et le béret présentés dans l’article sont le  fruit de la collaboration entre (re)vision society et Nigel Cabourn, sont d’ores et déjà disponibles chez Isetan au Japon et seront disponibles à partir du 20 Octobre en édition limitée sur les sites de (re)vision society et Nigel Cabourn.

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